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Le 2 février 1997, un avion atterrit dans la clairière d’une forêt équatoriale, transformée en un camp de réfugiés, Tingi Tingi, à l’est de la République Démocratique du Congo. A son bord, la commissaire européenne, Emma Bonino. Elle vient faire un état des lieux. Une foule d’enfants faméliques, aux yeux hagards, sous le soleil brûlant, l’accueillent en chants, malgré les circonstances funestes. Bonino peine à contenir ses larmes. Elle tourne alors une pancarte - tenue par l’un des enfants - vers la caméra où il est écrit « Non à la guerre », afin que le monde soit témoin du drame dont elle est venue reporter. Parmi la foule des mômes rassemblés, un petit garçon prend la parole. Il s’appelle Brave Bahibigwi : « Maman Bonino, plus de trois mois de marche dans la forêt, dans la boue, sans abris, sans habits, sans médicaments et presque sans nourriture (…) Maman Bonino, nous vous prions de transmettre à qui de droit nos problèmes et nos souffrances ici à Tingi Tingi ».  La rencontre se clôture, et l’avion de Maman Bonino redécolle aussitôt. Un mois après la visite de la commissaire, le camp de Tingi Tingi est pris d’assaut par la branche armée du Front Patriotique Rwandais (FPR). Brave Bahibigwi est l’un des rares survivants de l’extermination. L’exode, comme un courant impitoyable, le refoule, le bafoue, le séparant - au passage - de sa mère. Son père, lui, son cœur n’a pas tenu.

Jusqu’en Belgique le courant l’a porté, Brave, où il vit actuellement et a fondé une famille. Et vingt ans plus tard, jour pour jour, le journaliste de la VRT, Peter Verlinden, décide alors d’organiser une rencontre entre Brave et l’ex-commissaire Bonino, pour marquer le moment. La rencontre est toute aussi brève, mais témoigne néanmoins de la même chaleur humaine, mêlées de pudeur et de stupéfaction, au point qu’à un moment, l’ex-commissaire européenne ne put s’empêcher de toucher Brave, devenu entre-temps un homme, comme pour se rassurer qu’il existât bel bien, ce dernier, et que ce n’était point le fruit d’une quelconque chimère. Devant les caméras, les gestes d’Emma Bonino accusent une certaine affection, similaire à celle d’une mère pour son enfant…Comme si Brave était toujours ce petit garçon d’alors. La deuxième rencontre se clôture, elle aussi, sur le témoigne de Brave. Un regard rétrospectif, sous une musique de fond de Kizito Mihigo (une autre victime – plus récente - du FPR : il est retrouvé morte dans sa cellule de prison, le 17 février 2020, à Kigali). Brave continue : « l’objectif c’était de faire disparaître les gens, les gens qu’on avait plus envie de voir, qui ne devaient plus exister ». 

Les deux témoignages de Brave Bahibigwi peuvent se résumer en un mot, à savoir « Ndiho », « J’existe ». Qu’il faut être en vie pour dire « J’existe », assurément. Plus encore : j’ai survécu - voire vaincu – une extermination programmée ; perpétrée par le FPR. Que jusqu’à ce jour, et cela depuis plus de trois décennies, leurs crimes sont restés impunis. Avec la complicité de la communauté internationale. En effet, les rapports factuels et indépendants qui dénombrent les crimes perpétrés par le FPR ne cessent de s’empiler. Ils sont bien documentés, notamment par les organisations internationales des droits de l’homme, comme Human Rights Watch ; le « Projet Mapping » du Haut Commissariat aux Droits de l’homme de 2010 (sur les violations des droits de l’homme entre 1993 et 2003), ou encore les rapports successifs de Médecins Sans Frontières (comme le communiqué du 26 avril 1997 : « pour mettre un terme à la politique d’extermination des réfugiés rwandais au Zaïre »). Quant à la journaliste indépendante, Judi Rever, c’est au péril de sa vie qu’elle a tenté de lever le voile sur les massacres commis à l’est de la République Démocratique du Congo, notamment sur base du rapport du Tribunal Pénal International du Rwanda d’octobre 2003. Mais, à nouveau, le totalitarisme du régime FPR, dirigé par le président actuel, Paul Kagamé, a systématiquement étouffé tous les rapports publiés des crimes commis par leur armée. Et cela ne pouvait se faire sans la complicité d’une frange de la communauté internationale. Le bilan des victimes ? Il se calcule par centaines de milliers de civils : femmes, hommes, enfants, vieillards - Twa, Tutsi, Hutu et Congolais confondus, sur un territoire plusieurs fois celui de la Belgique, et depuis plusieurs décennies. Comment cela peut-il passer inaperçu aux yeux du monde ?

Pour les survivants, deux questions – inhérentes au genre humain – subsistent : comment reconstruire sa mémoire et regagner -même à défaut d’une justice - sa dignité ? Comment reconstituer son être, atomisé, déraciné, damné ? Car « J’avais beau tenter de retirer mon esprit de l’abîme, j’y retombais de nouveau, et en dépit de mes efforts renouvelés, je m’y enfonçais sans cesse. Une chose me soulevait vers votre lumière, c’est que j’avais conscience d’avoir une volonté autant que de vivre », écrivait Saint Augustin, au IVème siècle, dans Les Confessions. Plus que le mal lui-même, c’est la conscience du mal – physique, moral et métaphysique selon la distinction de Leibniz – qui tourmente notre humanité depuis la nuit des temps. Un double fardeau.

Et le XXème siècle est un bel exemple à propos. La philosophe Hannah Arendt nous rappelle comment le siècle précédent fut le témoin de violences à grande échelle encore jamais égalées. Arendt investigue entre autres la brutalité – technicisée, banalisée – ainsi que la duplicité quotidienne des régimes totalitaires. Ces derniers – avec une violence inouïe - n’annihilent pas seulement les corps ; ils pervertissent, voire détruisent le tissu social et la mémoire collective. C’est comme une coupure d’électricité, inopinée, quand on a connu que la lumière…

« Mais encore faut-il ajouter que si la violence met l’esprit en demeure de penser sa situation présente, elle est aussi, et en même temps, ce qui l’empêche de la penser. L’extrême violence paralyse et stupéfie. Elle harcèle les sens et la pensée, les privant de l’assise nécessaire à la réflexion ». En d’autres mots, comment redonne-t-on goût à une vie qui ne vaut plus la peine d’être vécue ? Parce que survivre ne suffit pas, hélas. Déclarer victoire face à la mort ne suffit pas pour regagner son humanité. Cela, les rescapés ne le savent que trop bien...

Dès lors, clamer « Ndiho ! » représenterait-il ce fin rayon de lumière qui transperce les ténèbres ? Serait-ce le cri du cœur d’un rescapé sous un charnier ?

« Ndiho » éclairant la conscience de soi (« je ») et celle de l’humanité (« nous »), même un tant soit peu. Surtout : il redonne espoir. Jusqu’à ce qu’apparaissent d’autres rayons, timides eux aussi, qui viennent en renfort. « Ndiho » c’est se réapproprier une dignité usurpée, c’est laisser une trace, marquer son passage sur cette terre. En somme, c’est vaincre le néant.

Oui, le drame de la région des Grands Lacs, c’est qu’il a été maintenu de force dans l’ombre, invisible et inaudible au reste du monde. Et ce pendant plus de trois décennies, j’insiste à nouveau là-dessus.

Recouvrer sa dignité passe par une reconstitution de la mémoire. Là commence véritablement le processus de guérison, qui s’ancre dans un nouveau dialogue spatial et temporel, entre soi et le monde, à l’image des œuvres de l’artiste belge d’origine nigériane, Otobong Nkanga. « La perte, le deuil, la guérison, les soins et la régénération sont les thèmes (…) au départ du passé » de son installation « And Life came through with a Breath » (2022).

Enfin, alors même que les pays européens accueillent présentement en masse et à bras ouverts les réfugiés ukrainiens, pendant qu’ailleurs, en Méditerranée, d’autres sont refoulés inhumainement, l’histoire nous rappelle que nul n’est à l’abri de la déshumanisation. Le XXème siècle nous l’a bien démontré. C’est d’ailleurs pour cette raison que les Nations Unies furent érigées, au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale, pour envoyer un message, universel, clair : « Plus jamais ça ».

L’hypocrisie actuelle – nourrie de racisme - doit dès lors cesser. Que fermer les yeux sur les crimes du FRP, c’est n’avoir rien appris de l’histoire. Toute vie humaine compte, quelle qu’elle soit, et où qu’elle soit. Et ce sont sur ces victimes anonymes du FPR que NDIHO, en tant qu’a.s.b.l., tente de mettre une pleine lumière ; notamment en individualisant toutes les victimes, et indépendamment de leur appartenances ethnique, politique et/ou religieuse.